J'accuse Dieu !

7 Jul 2018

Cher Dieu – ou quel que soit ton nom,

 

Je m’adresse à toi aujourd’hui.

 

Pour tout te dire dès le début, je me promenais dans la ville qui m’a vu grandir, à la recherche de ne serait-ce qu’une vague idée me permettant d’écrire. J’arpentais ces trottoirs que je pourrais parcourir les yeux fermés tant je les connais par cœur. J’observais d’un œil attentif ces murs, ces façades que le temps seul a marquées, à l’affut d’un détail qui attirerait mon attention. Et puis, soudain, je me suis arrêté. Dans un coin d’ombre avait été inscrit [d’une écriture un peu vacillante mais semblant éperdue de revendications] à la peinture noire « l’enfer est vide, tous les démons sont ici ». Une citation de Shakespeare … Et irrémédiablement, j’ai pensé à toi.

 

Je ne suis pas homme croyant, pourtant, et cela me surprend un peu de fait. J’ai eu une enfance et une éducation catholique, j’ai fait du catéchisme. Mais je me suis très vite désolidarisé de tout cela, n’y trouvant pas là un guide pour mener ma vie. Puis, plus tard, j’ai eu la chance de côtoyer des personnes d’autres religions. Cela m’a réellement doté d’une ouverture d’esprit qui me rend beaucoup de services. J’ai connu des gens qui t’appelaient « Allah », d’autres encore « Yahvé », et bien plus encore. Je me suis rendu compte que finalement, toutes les religions poursuivent le même objectif : croire en quelque chose. C’est ainsi qu’ils peuvent se réunir.

 

Le monde va mal, tu sais.

 

Déjà, durant l’ère de la Grèce Antique, tu semblais te détacher de la société humaine. Ovide décrivait un Âge d’or qu’il ne connaitrait pas à son époque. T’aurions-nous déçu ? Cela, jadis, je n’en doute pas vraiment. Tu nous avais bien fait comprendre par ton Déluge que l’Homme t’avait fortement ennuyé par ses bêtises. Lassé par la direction que l’Humanité prenait, tu as souhaité tout effacer pour tout recommencer, comme si nous n’étions que poupées de chiffons que l’on façonne encore et toujours. Seul Noé avait rendu grâce à tes yeux. Tu as cru que par l’eau tout était lavé, tout était nettoyé, tout était assaini. Et pourtant, je crois que rien n’a changé. Nous ne méritons plus ton courroux, aujourd’hui, pas plus qu’à l’époque. Nous n’avons aucun manuel pour y apprendre comment vivre, aucun code de survie, aucun recueil de règles pouvant nous apprendre comment devenir un être humain. Ce ne sont ni la Bible, ni la Torah ni le Coran qui n’ont même pas été écrits par toi qui pourront nous guider réellement. Nous n’avons guère besoin de savoir comment nous comporter pour accéder au Paradis, nous souhaitons seulement savoir comment profiter pleinement de la courte vie dont tu serais le créateur.

 

Tu as envoyé quelqu’un pour te représenter. Le débat porte encore aujourd’hui sur son identité réelle : était-ce toi, ou était-ce là ton fils que tu as formé pour nous ? Mais je crois que ce n’est pas ce qu’il faut regarder. Ce dont il faut s’apercevoir, c’est plutôt qu’à mesure que le temps a passé, tu as été de moins en moins présent à nos côtés.

 

Depuis, je crois que tu as oublié ton rôle, et que nous avons fini par l’oublier également. Comment compter sur un père absent ? Tu ne dois ton existence que parce que tu donnes un sens à la vie des personnes qui croient en toi. Mais que peuvent-ils bien faire puisque tu n’es plus présent ? Ton absence a engendré beaucoup de désillusions à ton égard, beaucoup de rejet et beaucoup de déception.

 

Oh, mais serais-tu rancunier parce que certains êtres humains osent te renier ? Parce qu’en France, depuis 1905, nous avons pris la décision de ne plus t’accorder autant de valeur, d’importance qu’avant ? Pourtant, si la France a décidé de se désolidariser officiellement de toi concernant sa sphère politique, d’autres pays tels que les Etats-Unis fondent encore leurs décisions juridiques sur la foi qu’ils ont encore te concernant. Dois-je te rappeler qu’ils jurent encore sur la Bible devant les tribunaux ? Serait-ce là de l’orgueil parce que tu perds peu à peu de ton hégémonie ? Mais c’est à toi et uniquement toi qu’il faut t’en prendre.

 

Qui je suis n’a pas très grande importance. Mais sache tout de même que je suis journaliste depuis de très nombreuses années. J’aime mon métier pour ce qu’il m’apporte chaque jour : son lot d’aventures, de découvertes et de satisfactions. Mais j’ai vu le monde, et j’ai été fortement peiné.

 

J’ai vu l’Homme à son heure la plus noire. J’ai vu tes enfants s’entredéchirer pour des histoires de frontières, ne pensant pas une seconde que la Terre que tu leurs as donné était suffisamment grande pour les accueillir le peu de temps qu’ils représentent. J’ai vu des guerres se former au sein d’une même famille. J’ai vu des mensonges, des tromperies, des coup-bats et des manipulations pour parvenir à des fins monstrueuses. J’ai vu des Hommes sacrifier leurs semblables pour se donner l’impression que leur propre vie en vaut la peine – et vaut plus que celles qu’ils ont gaspillées. Mais j’ai également vu des frères se sacrifier eux-mêmes en ton nom. Si tu te tais, c’est que tu cautionnes qu’un de tes enfants meure pour toi. Et alors, qu’en est-il de la morale en ce cas ? Si tu permets de tels gâchis, qu’en est-il de ta décision un jour de créer l’Homme pour peupler ton œuvre la plus aboutie ?

 

J’ai vu l’Homme brisé par des déceptions qui le dépassent, isolé par ses pairs parce qu’il existe des diktats dans les sociétés humaines auxquels nous ne pouvons pas grand-chose, et parfois même renié du fait d’une haine profonde parce que certains ont le malheur d’être différents physiquement ou mentalement. On appelle ça communément le racisme, l’homophobie, ou que sais-je encore – j’ignore si tu t’en es aperçu d’où tu es. J’ai vu l’Homme perdre pied parce qu’il avait le sentiment que tout et tous l’avaient abandonné, même des gens que l’on nomme « famille ». J’ai vu l’Homme perdre espoir en sa propre race, et son avenir. J’ai même vu l’Homme se faire passer pour toi, parce que ça le rassure de se sentir au-dessus de la masse, alors qu’il est aussi mortel que nous autres.

 

J’ai aussi vu l’Homme faire preuve d’une perfidie sans nom [pas même le tien]. J’ai vu des tueries que l’on appelle génocides, des barbaries que l’on nomme crime dans lesquelles l’Homme a réussi à s’illustrer brillamment, cela en ton nom. Je le répète : en ton nom. Si d’aventure tu existais vraiment, sache que tu es leurs complice puisque tu ne fais rien pour les détourner de leurs objectifs et mauvais desseins. Quelle ironie que de constater qu’ils se battent au nom d’un Dieu qui n’a que faire d’eux ! J’ai vu l’Homme se corrompre de lui-même pour des satisfactions fugaces, égoïstes et personnelles.

 

Et toi, où étais-tu durant tout le temps que j’ai pu observer tout cela ? J’ai bien entendu aussi pu voir l’Homme chanter à tue-tête, se relever alors qu’il ne voyait plus rien, aimer, ou encore sauver la vie d’un enfant au péril de la sienne. Mais tu ne mérites pas que je te relate tout cela. Pas à l’heure où des individus humanoïdes ruinent l’avenir de l’Homme selon ton [potentiel] consentement.

 

Une telle animosité de l’Homme par l’Homme est un danger, tu le concèderas. Hobbes l’avait résumé bien sagement en écrivant que « L’Homme est un loup pour l’Homme ». Rousseau complètera ce schéma en expliquant que l’Homme est bon par nature, mais qu’il est perverti par la société. Il est perverti par l’Homme lui-même. Quoi donc, l’Homme deviendrait mauvais au contact de ses pairs ? Ne reconnait-on pas là le schéma classique d’une famille, d’une fratrie qui ne s’entend que parce qu’on lui apprend à s’entendre ? Nous avons perdu notre père. Nous avons perdu notre père, perdu notre nord, nous perdons pied. Nous nous annihilons les uns les autres parce que nous ne savons plus très bien, génération après génération, quel est le but de notre existence. Il n’y en a aucune, n’est-ce pas ? Tes enfants se sentent seuls. Tu as disparu de l’Histoire depuis bien trop longtemps.

 

S’il est vrai que tu nous as fait à ton image, il est grand temps que tu te rendes compte que nous ne te prenons plus pour modèle. Du moins, pour être exact : pour certains encore tu demeures un exemple. Je te prierais donc de leurs montrer une nouvelle voie, une voie différente dans laquelle j’ose espérer que l’Homme pourra développer enfin la partie lumineuse de son être. Je sais bien que les parents ne sont pas parfaits, qu’ils ont le droit de se tromper eux-aussi. Mais cela commence à faire long, surtout à notre échelle.

 

Alors, je vais te dire une chose : Shakespeare avait cerné tout cela. Il avait tout résumé par sa phrase célèbre. Mais tu n’as pas même bougé à ce moment-là. Il avait compris que la notion de Paradis et d’Enfer était tout à fait relative, quand on s’apercevait que la mort n’est absolument pas le moyen de choisir entre les deux puisque nous étions nous-mêmes en train de construire l’Enfer sur Terre.

 

Mais cette lettre est [trop] longue, et il est temps de conclure.

 

Alors je t’accuse d’avoir créé l’Homme, puis de t’en être détourné peu à peu, le laissant à sa propre merci.

 

Je t’accuse d’être complice de la montée du mal dans nos sociétés anciennes et contemporaines.

 

Je t’accuse d’avoir quitté l’Histoire, mais de continuer à sûrement te repaitre des prières que l’on te fait.

 

Je t’accuse d’être à l’origine de la crise existentielle qui trouble l’Homme et la génération actuelle.

 

Il y a encore des gens qui croient en toi. Ne gâche pas cela s’il te plait.

 

Signé : un journaliste un peu trop en colère

 

 

 

 

 

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